La grippe espagnole de 1918

Intérieur du dortoir temporaire surnommé «le poulailler» qui s’élevait autrefois au coin nord-est de Laurier et Cumberland (où se trouve la soupe populaire St Joe’s aujourd’hui) et qui servit d’hôpital de fortune pendant la grippe espagnole.
Archives de l’université d’Ottawa PHO-NB-38A-2-289 (circa 1903)

François Bregha

Cet automne ne marque pas seulement le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale mais aussi celui de la grippe espagnole. Ses ravages, largement oubliés aujourd’hui, ont pourtant coûté la vie à environ 500 résidents d’Ottawa, soit autant de morts que pendant toute la guerre mais dans une période de quelques semaines seulement.

Le premier cas de grippe espagnole à Ottawa est noté à la fin septembre 1918. Celle-ci arrive au pire moment, alors que le pays a déjà souffert de lourdes pertes à la guerre et que beaucoup de médecins et d’infirmières se trouvent toujours au front. Les effets sont vite dévastateurs : l’horaire des trains est perturbé parce que les conducteurs sont malades; la compagnie Bell demande à ses abonnés de limiter leurs appels téléphoniques parce que beaucoup de ses standardistes sont absentes. Les salons funéraires arrêtent de publier la liste quotidienne de funérailles parce qu’elle devient trop longue. À son plus fort, la grippe tue 50 personnes par jour, ce sur une population d’environ
100 000 habitants.

La Côte-de-Sable n’est pas épargnée par cette tragédie quoiqu’elle soit moins touchée que les secteurs pauvres de la ville. Un hôpital de fortune est ouvert dans un ancien dortoir de l’université parce que les hôpitaux de la ville sont débordés. Deux autres ouvrent plus tard.

Nous gardons un témoignage précieux des effets de la grippe dans notre quartier grâce au journal des prêtres Oblats du Juniorat du Sacré-Cœur qui relate comment cette école et la paroisse du Sacré-Cœur ont vécu la crise de jour en jour. Le premier cas de grippe au Juniorat se déclare le 2 octobre et le 6 déjà la bibliothèque de l’école est convertie en infirmerie d’urgence pour accueillir les malades. Même cent ans plus tard, on devine l’angoisse derrière les quelques extraits reproduits ici.

Le 7 octobre – La liste des malades s’allonge constamment.

Le 8 octobre – L’état de la plupart nécessite une surveillance de tous les instants et des soins très divers. … Fréquents et abondants saignements de nez chez bon nombre, sauts considérables de la température, partant du normal et quelque fois d’en dessous pour s’élever en quelques heures à 103, 104 et même 105 degrés. Deux cas s’aggravent respectivement de dysenterie et de pleurésie sèche. On imagine facilement les soins dont se complique la tâche des infirmiers. A tout moment il leur faut varier les traitements. Bains d’alcool, pilules administrées à intervalles plus ou moins espacés selon les exigences du patient. Et que sais-je encore. Jour et nuit nous nous relayons auprès des malades.

Le 9 octobre – Après mûre délibération …, le renvoi de nos junioristes valides dans leurs familles est décidé. …Sont libres de rester ceux dont les parents demeurent loin ou dont la région de résidence est déjà envahie par l’épidémie. La plupart nous quittaient vers les trois heures et demie cet après-midi. … A l’université, les externes cessent de fréquenter les cours … en vertu d’une décision du Bureau de Santé en date du 5 de ce mois.

Le 10 octobre – Nos jeunes patients voient leur nombre s’éclaircir. Six sont déjà en état de relever; par précaution, nous les maintenons au lit.

Le 11 octobre – Plus que huit malades que la fièvre tient au lit. …Parmi les malades quelques-uns nous inspirent encore des craintes. Les décès continuent d’endeuiller notre paroisse. Il y en a eu un le 9, un autre le 10 et aujourd’hui un troisième. …Les appels aux hôpitaux et à domicile sont nombreux.

Le 13 octobre – Autre décès dans la paroisse.

Le 17 octobre – Nouveau décès dans la paroisse.

Le 18 octobre – Plus que deux convalescents à l’infirmerie. Par contre, dans la ville, l’épidémie accentue sa marche.

Le 19 octobre – À l’église, funérailles d’un jeune, mort le 17. Il fréquentait les cours de l’université comme externe. Autre décès, le dixième en date pour la paroisse depuis la fin de septembre.

Le 21 octobre – À l’église, aujourd’hui, funérailles d’un jeune homme et d’une jeune fille. Toujours l’influenza.

Le 22 octobre – L’influenza ne désarme pas vite. …Le père Laflamme, à lui seul, a administré l’extrème-onction à trois malades.

Le 24 octobre – Autre sépulture à l’église.

Le 27 octobre – À l’église aujourd’hui, il n’y a eu que des messes basses. …Dimanche dernier la mesure fut plus radicale : l’église est demeurée fermée jusqu’à midi : tout le monde fut dispensé de l’assistance à la messe.

Le 2 novembre – Confessions nombreuses à l’église.

Le 3 novembre – Dans la ville quelques églises fermées dont la nôtre. La plupart des autres ouvertes pour l’assistance aux messes basses seulement.

 

Cependant, la crise tire à sa fin. Le 7 novembre, les élèves rentrent au Juniorat et les classes reprennent le 12. Si le journal gardé par les Oblats ne fait état d’aucun décès parmi les junioristes, il reste que 12 sur les 101 inscrits en début d’année ne reviennent pas à la reprise des classes.

On estime aujourd’hui qu’entre 10 et 25 pour cent de la population d’Ottawa ait attrapé la grippe en 1918. Le gouvernement fédéral ne jouant aucun rôle en santé à cette époque et la Province ayant essentiellement délégué la responsabilité de lutter contre la grippe aux municipalités, la ville d’Ottawa s’est retrouvée seule devant ce fléau, mais grâce à un effort collectif extraordinaire réussit à le surmonter seule.